4.4.44

Chez les Chinois le chiffre « 4 » symbolise la mort. Fallait-il voir dans ce 4 avril 1944 un signe prémonitoire ou bien l´œuvre du destin ? Force est de constater que ce fut une funeste journée pour ma maman. Je n´avais alors que dix-huit mois. Nous habitions en Normandie à Conches-en-Ouche. Les Anglais, ce jour-là, bombardèrent la ville. Une bombe explosa à quelques mètres de l´appartement où nous logions, dans un petit immeuble situé face à l´hôtel du Cygne. Soufflées par la déflagration les portes et fenêtres volèrent en éclats. Un débris de verre vint se ficher dans mon berceau sans me blesser. Une chance hélas que n´eut pas ma mère. C´était une magnifique blonde aux yeux clairs, âgée seulement de 22 ans. Elle avait le charme d´Ingrid Bergman avec laquelle on la comparait souvent.
Alerté par les explosions du bombardement mon père accourut en hurlant complètement paniqué « c´est tombé sur Micheline, c´est tombé sur Micheline ! » En pénétrant dans l´appartement, il découvrit ma mère ensanglantée, allongée sur le sol pratiquement inconsciente. Elle avait été projetée par le souffle un étage plus bas. Ma mère était alors enceinte et sa grossesse presque à son terme. Pour parer au plus pressé mon père la déposa dans son camion pour la transporter à la clinique d´Evreux. En chemin, il s´arrêta pour prendre mon oncle Dédé (André, le frère de ma mère). Après une vingtaine de kilomètres de route défoncée, ils arrivèrent à la clinique où un jeune médecin prit en charge ma mère agonisante. Sa priorité fut de sauver l´enfant, qu´il extirpa sans plus de précaution en plongeant l´avant bras dans le ventre de ma mère. Ainsi naissait Serge mon jeune frère. Son corps était recouvert de boutons, conséquence probable de sa peur intra-utérine engendrée par le choc du bombardement.
Ma mère avait perdu énormément de sang. Le jeune médecin sentait bien que l´issue était sans espoir. Il décida néanmoins dans l´urgence de lui faire une transfusion. Dans sa précipitation il s´adressa à mon oncle « Monsieur vous êtes son frère, nous avons besoin que vous lui donniez votre sang ». Et installa une perfusion directement entre frère et sœur sans se soucier de leur compatibilité. Cette négligence fut fatale à ma mère. Elle décéda dans les minutes qui suivirent.
Suite au décès de ma mère, ma grand-mère maternelle décida autoritairement de me garder. Sans doute voyait-elle en moi l´unique digne descendance de sa fille. En revanche elle rejeta mon père et mon petit frère, qui passaient à ses yeux pour les responsables de la mort de sa fille ! Il faut préciser que tout opposait les deux familles. L´occasion était trop belle pour ma grand-mère de consommer définitivement la rupture entre les familles.
En fait mes parents n´étaient pas mariés lorsque je suis née le 5 octobre 1942, ce qui faisait officiellement de maman une fille mère. Pire, j´étais le fruit d´une relation illégitime, car à ma naissance mon père était encore en instance de divorce d´avec sa première femme. Autant dire qu´à l´époque la couleuvre du déshonneur était dure à avaler pour mes grands-parents. En attendant que soit prononcé le divorce de mon père, qu´il obtint peu avant le décès de ma mère, mes parents s´étaient mis en ménage. Cette situation matrimoniale « pas très comme il faut » allait compliquer sérieusement l´enterrement de ma mère et alourdir un peu plus le drame qui marquera ma prime jeunesse.
Pris au dépourvu par la mort tragique et prématurée de sa douce, mon père dut prendre une concession au cimetière. L´enterrement eut lieu un vendredi Saint. Raison pour laquelle on avait recouvert toutes les statues de l´église d´une étoffe violette, contrastant avec les longs voiles de crêpe de couleur noire qui recouvraient le visage des femmes venues à la cérémonie funéraire. Le silence pesant qui envahissait le lieu masquait mal ce qui se tramait sous ces voiles.
Ma grand-mère, arguant d´une blessure au pied (une morsure de rat qui s´était infectée) qui lui rendait la marche pénible, ne se rendit pas au cimetière. Elle resta prostrée dans la voiture noire stationnée à l´entrée. Etait-ce son déchirement que l´on mesurait à l´écho des sanglots qui s´échappaient du véhicule et se mêlaient aux crissements des graviers sous les pas du silencieux cortège accompagnant sa fille à sa dernière demeure ? Rien de moins sûr.
En effet, quelques jours après l´enterrement ma diablesse de grand-mère, usant de tous les subterfuges, demanda au Maire que sa fille soit exhumée pour être ensevelie dans le caveau familial. Elle obtint gain de cause en vertu du fait que, mes parents n´étant pas mariés, ma mère ne pouvait être enterrée dans la concession de mon père. Peut-être pensait-elle laver ainsi l´honneur bafoué de la famille. Ce fut en tout cas un drame supplémentaire pour mon père qui avec cette tragédie se retrouvait non seulement dépossédé de son premier enfant, mais encore dépossédé du deuil de sa femme. La concession restera vide. Mon père finalisera post mortem cette union, à sa façon, en se faisant inhumer dans le caveau qu´il destinait à ma mère.
Une image de cette épisode tourmentée me hante toujours. J´étais dans les bras de ma grand-mère lorsque je vis mon père qui s´avançait vers moi. Heureuse, je lui tends les bras pour qu´il me prenne. Mais ma grand-mère s´y opposa violemment en me détournant de lui. Je ne revis pas mon père avant l´âge de 16 ans !